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Sur les pas des traducteurs

 

 

La séance intitulée « Sur les pas des traducteurs » s’est déroulée le 6 mars 2026. Cette séance du séminaire, connu à Lyon ainsi qu’à Grenoble sous l’intitulé « L’espace littéraire de Berlin à Vladivostok », s’inscrit dans une dynamique de collaboration scientifique entre des institutions de la région – l’Université Jean Moulin de Lyon 3, l’Université de Grenoble et la Bibliothèque Diderot de Lyon (ENS de Lyon), avec une ouverture à l’international notamment grâce à la participation de chercheurs de l’outre-Atlantique.

Anna Foscolo, maître de conférences de langue et littérature russes à la faculté des langues de l’université Lyon 3 et membre de l’unité de recherche Marge, a choisi, en tant qu’organisatrice de cette séance, de faire dialoguer des chercheurs dont les travaux portent sur des archives de traducteurs. La séance porte ainsi sur les parcours de traducteurs appartenant à une même génération. À travers l’étude de ces trajectoires individuelles, les universitaires ont non seulement mis en lumière certaines spécificités du travail de traduction, mais ils ont également dégagé des conclusions plus larges relatives aux processus littéraires à l’œuvre, principalement dans la première moitié du XXe siècle, tout en s’étendant au-delà de cette période.

L’ouvrage dont la présentation ouvre la séance est intitulé Portrait d’une traductrice : Ludmila Savitzky à la lumière de l’archive (Sorbonne Université Presses, 2025). La monographie est le fruit d’une collaboration de deux auteurs : Leonid Livak et Patrick Hersant. La présentation de ce travail par Leonid Livak, au-delà d’une étude consacrée au passionnant parcours de Ludmila Savitzky, met en évidence un ensemble de processus à la fois littéraires et sociétaux caractéristiques de la première moitié du XXe siècle. La présentation de Patrick Hersant sera ensuite consacrée plus particulièrement aux archives et conditions de vie de Ludmila Savitzky, par l’intermédiaire de documents précieux permettant de mieux comprendre et saisir les travaux réalisés par la traductrice.
La dernière partie de la séance évoquera la vie et l’œuvre de Jean Chuzeville, traducteur présenté par Natalia Gamalova.

Leonid Livak (Université de Toronto): « Ludmila Savitzky dans la culture moderniste transnationale »

La première partie de ce séminaire a mis à l’honneur Leonid Livak, professeur de littérature russe à l’université de Toronto au Canada. Il est spécialisé dans l’étude du modernisme ainsi que de l’émigration russe en France aux XIXe et XXe siècles. Parmi ses contributions majeures figurent deux ouvrages Russian Émigrés in the Intellectual and Literary Life of Interwar France (Cote BDL :891.790 4 F LIV) , publié en 2010 et In Search of Russian Modernism (891.790 A LIV), publié en 2018. En 2019, il a édité la correspondance entre le poète Constantin Balmont (1867-1942) et la traductrice Ludmila Savitzky (1881-1957). Les travaux cités ne représentent qu’une partie de sa production scientifique, qui comprend également de nombreux articles. Plus récemment, il a formé un binôme avec Patrick Hersant afin de travailler sur le portrait de Ludmila Savitzky.

Comme le souligne Leonid Livak dans le premier chapitre : « Pour des raisons liées aux perspectives historiques adoptées, la figure du créateur a longtemps bénéficié d’une attention privilégiée, y compris dans les études récentes en histoire littéraire consacrées à la première moitié du XXe siècle, et plus particulièrement aux milieux littéraires auxquels appartenait Ludmila Savitzky ». En conséquence, des figures telles que celle de Savitzky sont restées durablement dans l’ombre et n’ont suscité un intérêt académique que de manière relativement récente. Ce n’est que récemment également que des connexions ont pu être établies entre différentes personnalités ayant contribué à façonner la culture de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle.

Renouvellement des études sur le modernisme et la diaspora russe

Leonid Livak exprime le plaisir de partager ses recherches en insistant sur les transformations majeures intervenues au cours du dernier quart de siècle dans deux sphères étroitement liées : le modernisme russe et la diaspora russe. À la suite de l’effondrement de l’URSS, la remise en question de certaines prémisses méthodologiques, combinée à l’apparition de nouvelles sources, a profondément modifié les études consacrées à ces domaines.

Dans le cas du modernisme russe, l’évolution la plus significative des approches post-soviétiques réside dans l’élargissement du champ de recherche. Celui-ci englobe désormais des formes d’expression variées, telles que la philosophie, la critique, l’essai, la traduction, ainsi que la dimension esthétique de certains comportements. Par ailleurs, la recherche contemporaine tend à abandonner une définition du modernisme comme corpus canonique ou succession de groupuscules. Elle privilégie plutôt une conception du modernisme comme une culture minoritaire à géographie variable, s’étendant de Moscou et Saint-Pétersbourg à la fin du XIXe siècle jusqu’aux milieux de l’émigration européenne de l’entre-deux-guerres.

La figure du « passeur » dans le modernisme

Cette nouvelle approche du modernisme comme milieu socio-culturel conduit à interroger les rôles attribués à ses acteurs. Si le rôle du créateur a fait l’objet de nombreuses études, celui du passeur demeure moins exploré. Ce rôle recouvre des fonctions telles que traducteur, rédacteur, éditeur, mécène ou encore intermédiaire culturel. Le passeur rend possible la création des œuvres, en assure la diffusion, favorise leur légitimation et établit des liens entre les idées et les textes du modernisme national et modernisme transnational.

Ainsi, c’est grâce à cette figure que l’on peut penser la dimension spécifiquement russe au sein des cultures modernistes transnationales. Le rapprochement entre les études sur l’émigration russe et l’historiographie du modernisme crée des conditions favorables à l’analyse de ce rôle. Léonid Livak propose d’en étudier les modalités à travers la trajectoire de Ludmila Savitzky.

Formation et premières expériences de Ludmila Savitzky

Ludmila Savitzky naît à Ekaterinbourg en 1881, dans l’Oural, et grandit entre différentes régions, notamment à Tiflis (aujourd’hui Tbilissi) en Géorgie. Elle est issue d’une famille originaire de la noblesse polono-lituanienne par son père et russe par sa mère. Elle reçoit une formation linguistique précoce : elle apprend d’abord le français auprès d’une enseignante française à Ekaterinbourg, puis poursuit ses études au lycée de Tiflis, où elle acquiert de solides compétences en anglais et en allemand. Elle termine sa formation dans un pensionnat suisse près de Lausanne.

Ses premiers poèmes sont rédigés en russe. C’est en Suisse qu’elle commence à traduire la poésie russe en français. Toutefois, cette formation ne lui suffit pas. En 1900, elle part en Grande-Bretagne pour perfectionner son anglais, puis rejoint sa mère à Paris l’année suivante. Elle y découvre la culture moderniste et fréquente des figures littéraires importantes, notamment Gustave Carlin. Dans ce milieu, elle rencontre également Max Jacob, Filippo Marinetti et Guillaume Apollinaire.

Rencontre avec Balmont

À la suite d’inquiétudes familiales concernant son parcours artistique et personnel, Ludmila est envoyée dans la province de Koursk. C’est là qu’elle rencontre le poète moderniste Constantin Balmont. Une relation intime s’établit rapidement entre eux, fondée sur une culture moderniste partagée.

« D’autant qu’elle peut avec Balmont parler de Paris, citer Baudelaire, Verlaine, Mallarmé en pleine campagne russe. »

Si leurs expériences respectives de la vie sont différentes, leur relation s’inscrit dans une conception esthétique et philosophique des rapports humains propre au modernisme. Leur correspondance prend une dimension littéraire : Balmont conserve les lettres de Ludmila comme des œuvres à part entière, tandis que ses propres réponses prennent la forme de textes poétiques intégrés à son recueil Soyons comme le soleil.

Vie personnelle, guerre et écriture

Savitzky juge assez pénible son état civil en Russie, c’est alors qu’elle s’inscrit dans une dynamique d’émancipation comparable à celle d’autres femmes russes qui trouvent dans le modernisme de nouveaux modes d’expression.

De retour à Paris en mai 1902, Balmont cesse d’occuper le centre de ses intérêts. Elle s’intègre activement dans les milieux artistiques, fréquente la Closerie des Lilas et élargit son réseau en faisant la connaissance Picasso et d’autres futures gloires de l’École de Paris. Elle rejoint la troupe théâtrale de son fiancé René Viaud sous le pseudonyme de Lucie Alfé, d’après le nom de jeune fille de sa mère. Elle entretient ses liens avec les modernistes russes par le biais de salons parisiens de Balmont qui l’approvisionne en livre en provenance de Russie. Elle commence alors à jouer un rôle de médiatrice entre différentes sphères culturelles.

Une rencontre organisée chez Savitzky, au cours d’une soirée réunissant des collègues français dont les intérêts rejoignent ses propres préoccupations, modifie ses impressions. Cet épisode joue un rôle déterminant dans la construction de la fonction de médiatrice que Savitzky exercera au sein de la culture moderniste transnationale.

« Elle mène l’existence libre d’une femme de théâtre, fantasque et capricieuse, et se distingue par son comportement négligeant des élites»1

En 1911, Ludmila abandonne sa carrière théâtrale pour épouser en secondes noces le critique d’art Jules Rais, futur père de ses deux filles. Elle cherche alors à exprimer autrement son énergie créatrice. À cette période, elle fait une rencontre décisive avec le poète André Spire, qui l’encourage dans ses activités littéraires. Elle mène dès lors une double vie intellectuelle : d’une part dans les revues modernistes telles que Vers et Prose, dirigées par Guillaume Apollinaire, Paul Fort et Alexandre Mercereau ; d’autre part dans la presse franco-juive, à laquelle André Spire et Gustave Kahn lui ouvrent l’accès.

Au début de l’année 1914, Savitzky rassemble en volume des textes précédemment publiés dans la presse littéraire. L’accueil de la critique parisienne se révèle condescendant, réduisant sa poésie à des qualificatifs superficiels.

« Gracieusement féminine, belle, sympathique. »

Quelques mois plus tard, l’éclatement de la guerre bouleverse profondément la vie personnelle et artistique de Savitzky. Elle entame une relation passionnée avec Marcel Bloch, le neveu de Jules Rais. Fidèle à son attitude habituelle, elle choisit de ne pas dissimuler cette liaison. Elle en informe son mari dans une lettre, pensant que celui-ci saurait apprécier sa franchise et respecter ses élans personnels. Cependant, lors de la procédure de divorce, Jules Rais utilise ces aveux écrits pour établir ses torts devant la justice. Il obtient ainsi une décision favorable lui accordant l’essentiel des biens du couple ainsi que la garde des enfants.

À l’été 1916, Savitzky est contrainte de quitter le domicile familial sans ressources et sans ses filles. Elle interprète cette épreuve à travers le système de valeurs de la culture moderniste russe et transnationale, qui accorde une importance particulière à l’effacement de la frontière entre l’art et la vie. Les comportements quotidiens y sont investis d’une signification esthétique et philosophique, de sorte que l’individu construit sa vie comme une œuvre.

« Créer un poème à partir de leur individualité. »

Ainsi, chaque épreuve vient donner un sens aux « textes de vie » que Savitzky élabore depuis plusieurs années. Elle transpose son drame personnel dans ses écrits et exprime notamment la crainte de perdre ses filles sur le plan spirituel, celles-ci étant soumises à l’influence qu’elle juge néfaste de la famille de Jules Rais.

Le journal et l’auto-analyse

Entre 1917 et 1918, Ludmila Savitzky tient un journal destiné à ses filles, qu’elles ne doivent lire qu’à l’âge adulte. Ce texte se veut un antidote aux valeurs de la famille de Jules Rais. Initialement conçu comme un ensemble de lettres jamais envoyées, il évolue progressivement vers une forme d’auto-analyse. Ce journal reste inédit, tout comme le roman autobiographique qu’elle rédige au début des années 1920.

Dans les années 1920, elle publie poèmes et proses, mais privilégie la traduction et la critique littéraires. Recommandée dès 1919 par André Spire auprès des modernistes anglophones, elle voit paraître ses premiers essais critiques en France, tout en développant une activité de traduction.

Elle aborde toutefois avec prudence le modernisme anglo-américain, qu’elle juge plus mysogine que les russes. Un projet de revue intitulé Men’s Reviews, excluant les femmes, en constitue un exemple. Après avoir été autorisée à traduire certains poèmes, elle souligne explicitement que ce travail sera réalisé par une femme. Reconnaissant son talent, son interlocuteur devient ensuite son représentant auprès des modernistes anglophones.

Elle est alors sollicitée pour traduire en français A Portrait of the Artist as a Young Man de James Joyce, peu avant l’installation de celui-ci à Paris en 1920. Sa maîtrise de plusieurs langues ainsi que ses contacts dans le milieu littéraire en font une médiatrice idéale.

Traduction et médiation : le cas Joyce

À l’été 1920, Ludmila Savitzky s’engage dans la traduction du roman de James Joyce. L’œuvre la marque par son originalité poétique et résonne avec sa propre expérience personnelle, notamment à travers les souffrances du jeune héros, qui lui rappellent la situation de ses filles restées auprès de son ex-mari. À l’arrivée de la famille Joyce à Paris, elle l’héberge jusqu’en novembre 1920 et s’emploie activement à faire connaître l’écrivain dans les milieux littéraires.

Elle organise notamment, chez André Spire, une soirée en son honneur, réunissant des personnalités influentes. Cette rencontre favorise l’intégration de Joyce dans le milieu moderniste parisien. Savitzky espère alors établir avec lui un véritable dialogue artistique et spirituel, mais Joyce se montre peu enclin à développer une relation personnelle.

Avec le recul, elle compare son travail de traduction à un soin maternel apporté à un « enfant abandonné », reprochant à Joyce de délaisser ce premier roman au profit d’Ulysse. Elle considère ainsi le texte traduit comme une œuvre qu’elle a dû porter et défendre elle-même. Son rôle dépasse alors celui de traductrice : elle devient également agente littéraire, cherchant à faire publier l’ouvrage, d’abord refusé par plusieurs grandes revues et maisons d’édition.

 

Publication, réception et affirmation

En août 1921, elle parvient à faire accepter le manuscrit par les éditions des Sirènes par l’intermédiaire de l’un des directeurs de l’époque Félix Fénéon, mais la publication n’intervient qu’en mars 1924. Durant cette période, elle défend le texte contre les interventions éditoriales et s’efforce d’en assurer la diffusion en mobilisant ses réseaux. Les retours critiques finissent par la convaincre de la réussite du projet, bien que ces années de travail lui révèlent le caractère éprouvant et ingrat de la traduction littéraire.

Parallèlement, elle poursuit ses activités d’écriture, publiant notamment un second roman pour enfants ainsi que des textes dans la presse. Malgré cela, elle perçoit sa place dans le champ littéraire français comme marginale et précaire. Cette position est liée à son rôle de médiatrice, à son identification aux auteurs étrangers, mais aussi à sa condition de femme et d’étrangère dans un milieu souvent marqué par des formes de misogynie.

Tensions et rupture

Entre 1922 et 1926, Savitzky aide Balmont à publier à de nombreuses reprises et l’introduit dans ses réseaux. Cependant, cette collaboration devient progressivement pesante en raison des demandes répétées de traductions et des contraintes qu’elles impliquent.

« Je voudrais l’envoyer promener […], mais étant celle qui le lance dans le monde littéraire de Paris, je tiens à ce que sa conférence soit intéressante… mais j’en ai assez, j’en ai assez de traduire. »

Malgré les difficultés rencontrées, notamment avec Joyce, Savitzky reste fidèle à une conception exigeante de la traduction fondée sur un dialogue artistique et spirituel avec les textes. Cette approche entre toutefois en conflit avec les logiques du marché littéraire, marquées par l’urgence, la rentabilité et les attentes des auteurs et des éditeurs.

Elle refuse les modifications stylistiques qu’elle juge contraires à l’intégrité des œuvres et s’oppose à une conception professionnelle de l’art fondée sur l’utilité et la productivité. Elle privilégie au contraire des relations fondées sur des affinités esthétiques et philosophiques. Cette position entraîne des tensions récurrentes et fragilise son rôle de médiatrice.

Les demandes insistantes de Balmont, soucieux de s’imposer dans la presse française, entrent en contradiction avec son exigence de qualité. Cette opposition conduit finalement à la rupture de leur collaboration en 1926.

Remise en question personnelle

L’entrée de Ludmila Savitzky dans la grande littérature n’aura finalement pas lieu, en grande partie parce qu’elle refuse d’en faire une profession, comme en témoigne sa correspondance privée. À la fin des années 1920, elle manifeste le désir de s’éloigner du milieu moderniste transnational. Le glissement vers la gauche du modernisme français limite ses possibilités de publication, notamment pour des écrits en russe à caractère anti-soviétique. Cette évolution idéologique suscite chez elle une gêne croissante, d’autant qu’elle implique, à ses yeux, une assimilation inacceptable entre Russes et Soviétiques

Dans les années 1930, Savitzky renonce progressivement à son rôle de médiatrice. Elle abandonne la traduction littéraire au moment même où sa réputation dans ce domaine est solidement établie, pour se consacrer à la critique littéraire et théâtrale, principalement dans la presse franco-juive. Ce choix traduit une prise de position politique dans un contexte où le milieu moderniste se fracture entre dérives idéologiques et engagements contradictoires.

En 1934, elle exprime dans son journal intime son sentiment d’isolement et son besoin de retrait:

« Que dois-je faire […] ? Si je ne parle pas, ma présence pèse […] et si je parle, ce n’est pas le langage qu’il faut […] il faut que je m’éloigne […] me mettre dans une espèce de bulle de savon […] et laisser le champ libre pour les autres. »

Parallèlement, Savitzky remet en question les principes modernistes qui structuraient son rapport entre l’art et la vie. L’influence d’écrits critiques et de trajectoires tragiques, notamment celle de Mireille Havet, contribue à cette révision. Si Mireille admirait Ludmila pour son anticonformisme et l’avait érigée en modèle, Mireille incarne progressivement les dérives d’un idéal de liberté absolue. Savitzky, qui avait célébré ce mode de vie, en perçoit désormais les conséquences destructrices, accompagnant la déchéance de la jeune femme jusqu’à sa mort en 1931. Cet épisode marque une rupture décisive avec les codes comportementaux du modernisme.

Cette remise en question prend également une forme introspective :

« Quand il m’arrive de regarder des photos de diverses époques […] je suis écœurée à la vue de cette femme charmante, rêveuse, poétique, inconsistante… Dépourvue à mon sens d’une vraie substance humaine. Je ne m’aime pas, voilà le fin mot de l’histoire. »

Une figure marginale et essentielle du modernisme

Dans l’historiographie culturelle européenne, Ludmila Savitzky est principalement retenue comme traductrice, notamment pour son influence sur la pratique de la traduction en France, activité qu’elle reprend après la Seconde Guerre mondiale sous la contrainte des conditions matérielles.

Son parcours, marqué par une marginalité assumée et un refus des logiques dominantes, illustre les mécanismes de circulation, de métissage et de médiation propres au modernisme transnational. Pourtant, les hiérarchies littéraires tendent à invisibiliser ces figures intermédiaires, essentielles à la compréhension du phénomène moderniste dans sa dimension historique et culturelle.

Patrick Hersant (Université de Paris 8): « Manuscrits, carnets, correspondances : dans l’intimité professionnelle de Ludmila Savitzky »

Le deuxième intervenant était Patrick Hersant, maître de conférences en littérature et traduction anglaise à Paris 8 et traducteur. Il est également chercheur associé à l’Institut des textes et manuscrits modernes, plus précisément à l’équipe « Multilinguisme, traduction, création ». Il a dirigé, entre autres, un ouvrage consacré à la traduction collaborative, Traduire avec l’auteur (2020) (Cote BDL : 418.02 HER) , puis, avec Esa Christine Hartmann, un volume traitant du discours des traducteurs intitulé Au miroir de la traduction (2019).  Sa recherche actuelle porte sur les manuscrits des traducteurs et, plus généralement, sur la génétique des traductions. Dans le cadre du séminaire Berlin Vladivostok, Patrick Hersant est venu présenter les archives et conditions de vie de Ludmila Savitzky (1881-1957).

Une approche génétique de la traduction

Depuis une quinzaine d’années, Patrick Hersant travaille sur les archives de traducteurs. Il en a exploré des dizaines à travers le monde, contenant des documents de travail de traducteurs, dans l’idée de comprendre ce que font précisément ces praticiens d’une activité qui reste, au fond, assez mal connue — non pas dans ses productions finales, que nous lisons tous, mais dans son déroulement matériel, dont nous ne connaissons généralement que le résultat publié.
Au sein de l’ITEM (CNRS), laboratoire où est né le concept de génétique des textes, il a cherché à élaborer une réflexion sur ce que pourrait être une génétique des traductions. Il a ainsi consulté de nombreux fonds spécialisés, rendus accessibles aux chercheurs seulement depuis le XXIe siècle.
Le fonds « Ludmila Savitzky », qu’il considère comme le plus riche et le plus inépuisable, est le premier sur lequel il a travaillé. Ces archives sont conservées en partie à l’Institut Mémoire de l’Édition Contemporaine, près de Caen, et en partie au Harry Ransom Center au Texas, l’un des plus grands centres mondiaux d’archives littéraires.

Les archives Savitzky : matériaux et enjeux

Le travail de Patrick Hersant vise à mettre au jour une méthode de traduction à partir des nombreux brouillons laissés par Ludmila Savitzky. Ces archives, qui comptent des milliers de documents, comprennent notamment : des exemplaires annotés, sa correspondance avec divers auteurs, un journal intime et surtout des brouillons.

Ces derniers constituent une source exceptionnelle pour comprendre la pratique traductive. Leur analyse révèle des régularités dans les opérations d’écriture et de correction. On observe notamment que le premier jet suit souvent la syntaxe anglaise originale, avant qu’un second état n’introduise une syntaxe française plus correcte.

Processus et méthodes de traduction

Certains exemples montrent que Savitzky commence par calquer la structure de la phrase anglaise avant de se corriger immédiatement. Cependant, elle réalise très vite que cette structure ne permettra pas une formulation acceptable en français. Ainsi, elle procède à une « transposition grammaticale » : le complément de lieu devient sujet, et le sujet devient complément du nom. Cette observation permet de déduire que la traductrice, même en présence d’un segment aussi bref et élémentaire, ne se représente pas mentalement la phrase cible avant de l’écrire. Elle traduit progressivement un mot après l’autre, quitte à se corriger immédiatement ou ultérieurement lors d’une « campagne de corrections ».

Un autre phénomène récurrent est la restructuration des syntagmes, non pour corriger une erreur, mais pour éviter les ambiguïtés sémantiques ou bien pour donner à la phrase un rythme jugé plus naturel. Dans sa phrase : « Steven at his post by the window », Savitzky finira par déplacer le sujet après le complément circonstanciel de lieu : « De son poste à la fenêtre, Steven entendit la vieille dame ». Cela produit une phrase plus naturelle et mieux rythmée.

L’examen des brouillons révèle aussi des anglicismes aussitôt corrigés. Le terme « face » est d’abord utilisé, puis remplacé par « visage ». La correction est identifiable grâce à l’accord masculin de « contracté » qui s’en suit. Les anglicismes sont une expérience inévitable chez les traducteurs de l’anglais, auxquels il arrive de transposer des formes lexicales ou syntaxiques de la langue source sur la langue cible.

La lecture préparatoire : “lecture au crayon”

Si les archives de Savitzky nous donnent un aperçu de sa méthode, elles nous renseignent aussi sur les autres activités dont s’accompagne le travail de la traduction lui-même : les lectures en cours, des exercices de thème et de version, la consultation de dictionnaires, la consultation d’amis anglophones et la bibliothèque de Savitzky conservée par ses descendants.

Sur son exemplaire de A Portrait of the Artist as a Young Man de James Joyce, Savitzky annote le texte au crayon noir, entoure des suffixes comme « –less » (endless, formless) et réfléchit à leur valeur poétique.

Le traducteur Christophe Claro décrit cette pratique comme une lecture au crayon consistant à baliser le texte. Il dit « effectuer un simple éclaircissement lexical, noter la traduction de certains termes ignorés dans l’interligne afin de ne pas ralentir la traduction future […] marquer d’une croix les occurrences qui nécessiteront une uniformisation ».

« Traduire c’est lire avec un peu plus de patience que d’habitude […] avec un crayon à la main. C’est imiter sans les avoir vus, les gestes de l’auteur et retrouver sa voix. »2

Fondatrice de l’ATLF (Association des traducteurs littéraires de France), Laure Bataillon évoque quant à elle « les opérations successives que représente une traduction : lecture, relecture, encadrer les mots qui résistent, […] marquer d’un trait en marge les phrases qui vont donner du fil à retordre. »

Conditions de travail et contraintes économiques

Les archives révèlent aussi la dimension matérielle, physique et parfois douloureuse du travail quotidien de la traductrice. Elle décrit la traduction comme ingrate, fatigante, voire comme un supplice en évoquant sa traduction de James Joyce. Elle insiste même en la décrivant comme un art de masochiste.

« Quand je quitte mon pauvre fauteuil, je suis toute raide comme un automate […] écrire au stylo me fatigue, je viens de passer huit jours au lit avec des rhumatismes, des névralgies et autres désagréments. Je suis mieux à présent et ne garde qu’un mal de tête continu mais cela c’est le résultat du travail excessif des derniers mois. Je perds même mes yeux et ma matière cérébrale avec la traduction. Après le livre exténuant de James Lord, j’en ai accepté un autre beaucoup moins difficile mais auquel je travaille presque sans arrêt. C’est un refuge contre la solitude, contre la pensée, contre moi-même … c’est un suicide discret. »

Son compatriote Ossip Mandelstam, poète et essayiste russe, adressait à la fédération des écrivains soviétiques une lettre où il mentionne les effets délétères de son travail :

« Dans l’acte de la traduction lui-même, il y a une décharge nerveuse exténuante. Ce travail épuise et dessèche le cerveau plus que tout autre. Un bon traducteur, si on ne le préserve pas, s’use vite. La traduction c’est au sens strict du terme un atelier insalubre […] Les traducteurs tombent malades nerveusement. »

Savitzky se plaint régulièrement d’un travail excessif qui recouvre plusieurs activités différentes et qui l’a clouée au lit pendant près d’une semaine. Elle termine en 1922 la traduction des Montagnes russes de John Rodker, mais il lui faut en même temps lutter avec les éditions de La Sirène pour qui elle traduit de Joyce. Ce sont des courriers sans fin où elle réclame son solde. Le même mois, elle effectue un travail de relecture de l’intégralité des recueils de son ami André Spire en amont d’une soirée en l’honneur de ce dernier où seront récités quelques poèmes. Le mois suivant, elle entreprend la traduction des Visions solaires de Constantin Balmont et fait paraître un de ses propres poèmes dans le Mercure de France.

« Je traduis […] jusqu’au moment de me coucher vers onze heures »

En mai 1945 elle doit traduire, en seulement trois mois, pas loin de 300 pages du roman Goodbye to Berlin de Christopher Isherwood (Cote BDL : 077483) . Ce qui équivaut à trois pages par jour, soit cinq à six feuillets sur sa machine à écrire. En 1946, elle doit terminer de traduire trois chapitres de Virginia Woolf avant la fin du mois ; à cela s’ajoute la demande de Max-Pol Fouchet pour l’écriture d’une préface.

Les tâches invisibles du traducteur

Le métier de Savitzky ne se limite pas à la traduction. La traductrice doit également entretenir les réseaux littéraires, se rendre dans divers salons et librairies, négocier les contrats et les délais avec les éditeurs, relire et corriger les textes. Une fois la traduction achevée il fallait encore saisir le texte à la machine, relire et corriger les erreurs, prendre part au lancement de l’œuvre et faire envoyer à divers auteurs et journalistes choisis des exemplaires de presse. Toutes ces tâches bien connues des traducteurs depuis la professionnalisation de cette activité au XIXe siècle restent cependant encore trop peu connues du grand public, n’en prenant pas moins beaucoup de temps et d’énergie.

Le « Webster » un instrument indispensable

Les archives de Savitzky nous apprennent aussi que c’est parfois une dactylo qui se chargeait de transcrire la traduction à partir de brouillons. En 1921, alors qu’elle travaille à la version française de Montagnes russes, John Rodker propose à sa traductrice de payer la dactylographe de sa poche. En 1927, à propos de l’ouvrage de Rodker, Adolphe, elle écrit qu’elle se chargera elle-même de la dactylographie. Cela laisse entendre qu’elle a pu faire l’acquisition de l’équipement nécessaire qu’elle regrettait ne pas posséder cinq ans auparavant. Entre temps, elle priait son ami André Spire de lui prêter la sienne pour l’aider à rédiger un des textes de Joyce.

La machine à écrire présente un double intérêt pour Savitzky. Tout d’abord un intérêt technique puisque cela lui permet de peaufiner ou de modifier sa traduction encore en cours de saisie. Ainsi l’étape de la saisie à la machine ne consiste pas en un simple report de la version finale du manuscrit. Il s’agit d’une nouvelle étape où tout reste possible, là où la traduction est encore en cours d’élaboration. Ensuite, cela représente pour elle un intérêt financier : elle n’a plus à payer une dactylo. Dans les années 1920, sa situation financière empêche encore Savitzky de s’offrir non seulement une machine à écrire mais également un dictionnaire. C’est John Rodker qui lui achètera en 1930 le “Webster” conservé aujourd’hui encore dans ses archives.

Savitzky concernant le Webster :

« Peu de choses pouvaient me faire autant de plaisir que ce dictionnaire qui m’arrive aujourd’hui. Je trouve que c’est le meilleur des dictionnaires anglais, le plus intelligent […] il est beaucoup plus gros que celui de 1875 avec beaucoup de mots nouveaux. Je suis tellement, tellement contente ! J’étais triste de n’avoir plus le sou, ces temps-ci, pour cet achat – et pourtant c’est un instrument de travail indispensable. »

Un apprentissage linguistique remarquable

Dès l’enfance, Savitzky développe une maîtrise remarquable du français grâce à une immersion précoce, notamment dans le cadre familial puis scolaire. Elle fréquente une école française et se passionne très tôt pour la littérature jeunesse, lisant assidûment les contes de Charles Perrault et des revues (Journal de la Jeunesse ou Saint-Nicolas).

À l’adolescence, elle perfectionne son français dans un pensionnat à Lausanne, en Suisse. Son anglais, acquis plus tard, sera consolidé par un séjour en Angleterre et par un travail académique approfondi, notamment en vue des examens de Cambridge. Curieuse et passionnée par les langues, elle élargit ses compétences à d’autres langues, comme l’italien et l’espagnol, qu’elle apprend par échanges et pratique directe avec des natifs.

« Je suivais des cours facultatifs à la Sorbonne. J’échangeais des leçons de français contre des conversations avec une cliente italienne de l’hôtel. Cette dame partie, un autre client se présenta, originaire de Colombie ; il savait parler l’italien […] Cependant après deux ou trois leçons, il s’aperçut lui-même que je savais l’italien mieux que lui […] qu’à cela tienne, j’apprendrais l’espagnol, je n’étais pas à une langue près. »

Tout au long de sa vie, Savitzky entretient activement son bilinguisme, par des correspondances et exercices réguliers. Ses cahiers témoignent d’un travail constant de perfectionnement.

Une poétique empirique de la traduction

Ses réflexions se répartissent entre plusieurs sources : correspondances privées, préfaces publiées, préfaces inédites, carnets, feuilles volantes retrouvées dans ses archives. Elle dessine une approche de la traduction qui n’a guère évolué entre le début et la fin de sa carrière.

« Ma première version, je la fais pour bien pénétrer le sens, qui échappe à la simple lecture. Je veux dire le sens de l’emploi de chaque mot précis. Ensuite il faut que je laisse reposer le manuscrit, l’oublier presque, prendre le temps de redevenir française pour écrire après avoir été anglaise pour comprendre […] Il est aisé de dire que toute traduction est une trahison, sans l’audace de quelques traîtres d’élite, que saurions nous d’Homère, de Dante ou de Shakespeare ? …que saurait l’univers de Racine ou de Baudelaire ? Loin d’être un art inférieur et douteux, la traduction est presque un sacerdoce, elle exige toutes les vertus du sacerdoce […] Des gens stupides s’imaginent que celui qui traduit bien de l’anglais au français peut aussi bien traduire du français en anglais. Ce serait comme si, sachant marcher droit devant vous, vous pouviez aussi facilement faire le même chemin en marchant à reculons. »

Ces fragments retrouvés relèvent d’un empirisme de la traduction. Tout cela à une époque où la pensée sur la traduction était encore en France extrêmement discrète. Ces pensées éparses ajoutées aux brouillons, qu’elles éclairent parfois, donnent une idée de ce qu’elle entendait faire à sa table de travail et de son projet de traduction.

« Lyonnais européen », « autodidacte impénitent », « né traducteur » : Jean Chuzeville

La troisième intervention a mis à l’honneur le travail de recherche de Natalia Gamalova, professeur de langue et littérature russes à la faculté des langues de l’université Lyon 3, membre du Centre d’études linguistiques — Corpus, discours et sociétés de Lyon 3 et membre associé de l’Institut des textes et manuscrits modernes (équipe « Biographie et correspondance », CNRS). Elle est venue présenter la vie et l’œuvre de Jean Chuzeville (1885–1974). Natalia Gamalova prépare actuellement une réédition commentée des écrits de Jean Chuzeville sur la littérature russe. Celui-ci fut traducteur, critique littéraire, poète, anthologiste, mais aussi éditeur de Gérard de Nerval et d’Alfred de Vigny. La partie introductive de cet ouvrage – qui est encore à l’état de manuscrit – sera consacrée à une biographie, reconstitution à laquelle Natalia Gamalova travaille depuis 2020. L’intervenante a d’ores et déjà consacré cinq publications à Jean Chuzeville, citées dans la bibliographie du présent compte-rendu.

En 1966, Jean Chuzeville dressa ce bilan : « Plus de 150 volumes publiés chez une soixantaine d’éditeurs — sans doute un record — français, belges, suisses, italiens ». Il était un polyglotte autodidacte, qui traduisait principalement de l’italien, de l’allemand, du russe, parfois de l’espagnol, occasionnellement du portugais ou du grec moderne, et pour son propre plaisir, du grec ancien, de l’arabe et du persan. Il trouve naturellement sa place dans le séminaire « L’espace littéraire de Berlin à Vladivostok », puisqu’il fut le premier traducteur des poètes symbolistes russes, et parmi eux, notamment de Dmitrij Merežkovskij et de Zinaida Gippius. Il a également traduit Puškin, Gogolʹ, Aksakov, Brjusov, Tolstoj, Dostoevskij, Leskov, Garšin, Korolenko et Sologub.

Les épithètes du titre de cette communication sont formées par les amis de Jean Chuzeville. L’expression « Lyonnais européen » est une expression de Joseph Serres : Chuzeville est né en Beaujolais (aujourd’hui son village s’appelle Salles-Arbuissonnas-en-Beaujolais), à soixante-dix kilomètres de Lyon. Il a appris par lui-même une dizaine de langues, après l’école communale, faisant de lui un « autodidacte impénitent », comme l’écrivait la traductrice et journaliste italienne Liana Ferri. Emilio Cecchi, quant à lui, écrivait « La vérité consiste à dire que traduire n’est ni plus ni moins qu’une vocation et une inspiration, que les traducteurs dignes de ce titre doivent se sentir obsédés, en proie à une folie sacrée, on naît traducteur comme on naît stratège, comme on naît poète ».

« Les travaux et les jours » de Jean Chuzeville, ou « translator studies »3

En 2009, Andrew Chesterman a forgé l’expression « études sur les traducteurs », en anglais original « translator studies », par analogie avec l’expression « translation studies », c’est-à-dire les « études en traduction », et ce faisant, a donné sa légitimité aux recherches sur les traducteurs, personnages/personnalités/hommes de lettres souvent oubliés ou négligés de la recherche littéraire.

Correspondance et biographie

Jean Chuzeville est un traducteur sans descendance, dont les archives ne sont pas conservées par les ayants-droits. Les archives de Jean Chuzeville sont éparpillées dans des fonds de Valerij Brjusov, Giuseppe Ungaretti, Jacques Maritain et bien d’autres. Si modestes que soient les informations sur Jean Chuzeville, elles permettent de lever des inexactitudes accumulées au fil du temps, y compris ses dates de naissance et de mort, et de donner les contours de ce personnage qui mérite notre attention spéciale. Les correspondances sont les rares sources qui permettent de reconstituer la biographie de Jean Chuzeville.

En croisant les informations retrouvées dans plusieurs lettres écrites de la plume de Jean Chuzeville, il est possible de reconstituer le récit biographique que celui-ci fait de sa propre vie. À la manière dont Pierre Bourdieu pensait la composition d’une « histoire de vie »4,  il sélectionnait « certains évènements significatifs, […] en établissant entre eux des connexions propres à leur donner cohérence »5.

Il donne l’impression de quelqu’un qui cherche de la tranquillité, mais se voit souvent au milieu des troubles politiques agitant l’histoire du XXe siècle.

Il racontait être arrivé en Russie le jour des funérailles de Čehov en juillet 1904, avoir vécu à Moscou la révolution de 1905, s’être heurté à des agitateurs bolchéviques qui fomentaient une rébellion sur le front macédonien dans des régiments du corps expéditionnaires en 1917–1918, avoir vécu en Italie les désordres préfascistes en 1921–1922, être à Istanbul – qu’il persiste à appeler Constantinople – lorsque Mustafa Kemal met fin au règne du sultan Mehmed VI en novembre 1922, ou encore échapper de peu à la crise du 6 février 1934, alors qu’il passe brièvement à Paris lors d’un voyage depuis la Syrie et en direction de Bruges. Pour conclure « à quoi bon être prudent dans la vie, si moi qui n’aspire qu’à la tranquillité, je tombe dans ces circonstances ». Natalia Gamalova, rappelle que le récit produit par l’auteur lui-même ne peut être considéré comme une source fiable à elle-seule.

La reconstitution biographique suppose de mener une enquête d’après des documents de natures diverses. Natalia Gamalova propose à ce titre deux exemples de sources qui permettent de retracer la vie de Jean Chuzeville avec plus de certitude. Elle évoque une annonce de cours de langue, publiée par Jean Chuzeville en 1903 dans un journal allemand, il y offre des cours de langue française en échange de pensions. Elle utilise aussi comme source historique des signatures de Chuzeville trouvées dans un registre issu des archives du centre culturel Saint-Louis de France à Rome, rapatriées à Nantes. En 1949, 1951, et 1952, il signe un registre, à l’adresse 21 Via Marcantonio Colonna à Rome, où se trouvait alors la maison internationale des missionnaires lazaristes. D’autres archives prouvent qu’il n’a jamais fait partie de cet ordre séculier, mais il n’est pas impossible qu’il ait dispensé des cours de langue, ou qu’il ait fait une retraite spirituelle à cette adresse.

Sur la traduction : lettres, fragments, préfaces

Sur le traduire et le traducteur, Chuzeville ne formula que quatre réflexions, parmi plusieurs centaines, dans son recueil de « pensées ». Il attribue ainsi au traducteur ses titres de noblesse : artiste du second degré, écrivain subalterne, mais néanmoins artiste et écrivain.

« Parmi les “marges” où peut opérer le talent du traducteur, il y a celle qui consiste en ce que dit l’auteur et ce qu’il croit ou veut dire. L’écrivain n’est maître qu’en partie de sa pensée : tantôt celle-ci l’emporte sur l’expression, tantôt l’expression la dépasse. Dans cette zone de demi-jour et de tons faux prospère l’art du traducteur. Il a charge de réveiller Homère quand Homère somnole.»

Jean Chuzeville avait le goût des textes qui résistaient à la traduction, il se méfiait des belles réussites, des phrases qui jaillissent dès la première lecture, et où « les fautes s’engouffrent aisément ».

La plupart des écrits de Chuzeville sur la traduction peuvent être lus dans ses correspondances, où il fait état, au quotidien, du métier de traducteur. Il y maudit sa profession, et tout particulièrement les relectures et le rythme de travail irrégulier.

« Depuis plus de dix jours que je suis dans cet appartement, je n’ai plus fait un pas dans la direction du centre et ne sais pas même s’il y a des lettres pour moi à la poste. Je crains d’ailleurs d’en recevoir — car je suis en retard avec tout le monde ; et il n’eût pas été de trop, pour que je pusse l’éviter, d’avoir deux mains pour écrire. Mais j’entrevois le jour au fond de la mine ».

Mais Chuzeville de dire par ailleurs la joie du métier :

« Il était vraiment temps que ce travail finisse. Mais j’aurais maintenant et sous peu la joie enfantine de relire mon texte imprimé et celle aussi toute professionnelle des petites trouvailles après coup. »

Vivre de la traduction, « vivre dans la traduction »

Dans le monde des lettres, Jean Chuzeville s’est essentiellement consacré à la traduction, mais il a fait paraître au début de sa carrière trois recueils de poèmes, dont deux en vers et un en prose. Cependant il fait le deuil de cette écriture créative. Dans les années 30, il écrit :

« J’ai pu avoir jadis un certain regret de me consacrer aux traductions, de ne pas faire une œuvre plus personnelle. Aujourd’hui ce regret est mort, surtout lorsque je pense aux œuvres admirables dont il ne reste rien. Nous n’avons nulle trace de la littérature égyptienne, des tragédies d’Eschyle. À quoi bon ? Quelle vanité. »

Mais malgré sa maîtrise d’une dizaine de langues et les commentaires élogieux de ses contemporains au sujet de ses traductions, il continua toute sa vie à s’entrainer et à se perfectionner à travers des exercices de thèmes et de versions.

« L’extrême brièveté de ce délai m’empêche a priori de croire que ce travail ait été jugé particulièrement satisfaisant, faute d’avoir eu le temps de relire mon texte ou, à plus forte raison, la dactylographie. La traduction de 90 pages en moins de 5 jours, c’est-à-dire au rythme de 18 pages en 24 heures, durant 5 jours consécutifs est à considérer […] comme une gageure ≤et≥ comme un record. Avec un peu de recul quelques heureuses corrections auraient pu être apportées. Par exemple à propos de l’“asciugamano”— passivement traduit par “essuie -main” ».

Ces précisions horaires vont de pair avec une tenue comptable. Il a traduit des scénarios pour Luchino Visconti de Rocco et ses frères, et celui des Nuits Blanches. Choix pertinent pour un traducteur, puisque l’adaptation cinématographique d’un livre relance l’achat de livres.

À la fin de vie, en maison de retraite chez les frères franciscains près de Florence, pour son propre plaisir, il traduisait du grec ancien.

 

Le compte-rendu des interventions de Leonid Livak et de Patrick Hersant a été rédigé par Liam GIOVANNONI, étudiant en Master « Études russes », parcours « Relations internationales » à l’Université Jean Moulin Lyon 3.

Le compte-rendu de l’intervention de Natalia Gamalova a été rédigé par Elfi NICOLA, étudiante en Master à l’ENS de Lyon.

 

Bibliographie de Leonid Livak et Patrick Hersant

LIVAK, Leonid. How it was done in Paris: Russian émigré literature and French modernism. University of Wisconsin Press, 2003

LIVAK, Leonid. Russian émigrés in the intellectual and literary life of interwar France. McGill-Queen’s University Press, 2010

LIVAK, Leonid. In search of Russian modernism. Johns Hopkins University Press, 2018

LIVAK, Leonid et HERSANT, Patrick  Portrait d’une traductrice : Ludmila Savitzky à la lumière de l’archive. Sorbonne University Press, 2025

HERSANT, Patrick. Traduire avec l’auteur. Paris: Sorbonne Université Presses, 2020

HERSANT, Patrick. (2020). « Ce qu’il faut traduire, c’est le livre de Joyce » : les brouillons de Ludmila Savitzky (étude génétique de la première traduction de Joyce en français). Dans HERSANT, Patrick (dir.), Palimpsestes (n° 34). Paris : Presses Sorbonne Nouvelle, 2020

 

Bibliographie de Natalia Gamalova

GAMALOVA, Natalia. Dix lettres inédites de Jean Chuzeville à Giuseppe Ungaretti, Studi francesi, fasc. iii, n. 207, settembre-dicembre 2025. Rosenberg & Sellier editori in Torino, p. 631–651.

GAMALOVA, Natalia. Письма Жана Шюзевиля к Валерию Брюсову (1912-1914) [Lettres de Jean Chuzeville à Valeri Brioussov], Wiener Slavistisches Jahrbuch/Vienna Slavic Yearbook (New Series), 13/2025. Harrassowitz Verlag, Wiesbaden, p. 199–225.

GAMALOVA, Natalia, Перевод Книжных орнаментов Сержа Полякова Жаном Шюзевилем [Traduction des Enluminures de Serge Poliakoff par Jean Chuzeville], Literatūra, Vilnius University Press, vol. 67 (5), 2025, p. 93–108, doi:10.15388/Litera.2025.67.5.5

GAMALOVA, Natalia. Знакомство Вячеслава Иванова и Жана Шюзевиля в Риме [Rencontre de Viatcheslav Ivanov et de Jean Chuzeville à Rome], Вячеслав Иванов, Материалы и исследования, №4, Elena Takho-Godi et Andreï Chichkine (éd.). Moscou, Institut de littérature mondiale Gorki (IMLI RAN), 2024, p. 367-392.

GAMALOVA, Natalia. Lettres inédites de Jean Chuzeville (1885-1974), Les Cahiers Louis Dumur, no 9, 2022, Vivre au Mercure de France. Classiques Garnier, novembre 2022, p. 143-159.

 

 

 

 

  1. Citation issue du procès-verbal de la procédure de divorce, entamé par son premier mari. [↩]
  2. Citation provenant du poète Gérard Macé. [↩]
  3. Chesterman Andrew, “The name and nature of translator studies”, HERMES – Journal of Language and Communication in Business, n°42, 2009, p.13-22, https://doi.org/10.7146/hjlcb.v22i42.96844. [↩]
  4. Bourdieu Pierre, L’illusion biographique, Actes de la recherche en sciences sociales, n°62–63, 1986, p. 69, https://doi.org/10.3406/arss.1986.2317. [↩]
  5. Ibid. [↩]
Fonds slaves/BDL
Fonds slaves/BDL

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Fonds slaves/BDL (2 juin 2026). Sur les pas des traducteurs. Fonds Russie et Europe médiane (ISSN 2492-8747). Consulté le 14 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16bls


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1 réponse

  1. 08/06/2026

    […] Lire la suite sur le carnet Les fonds slaves de la Bibliothèque Diderot de Lyon. […]